"Si la capacité des cons à s'auto-éliminer ne doit pas être négligée, la volonté effarante du monde moderne et de l'Etat-providence à les sauver rend vain tout espoir de sélection naturelle"

dimanche 23 janvier 2011

Histoire de mer…

Il arriva que le City of Bénarès, trois-mâts franc, devint un jour son seul maître après Dieu sous le ciel et la mer.
L’aventure qui lui valut, sans autre mal, de perdre son équipage, n’a pas laissé de traces dans la mémoire des hommes.
On peut supposer (mais rien n’est moins certain) que les matelots et le subrécargue, descendus avec des barils et des outres, pour faire de l’eau sur la côte d’une île d’Océanie, furent réduits en servitude par des peuplades fanatiques et tinrent lieu d’holocauste à quelque divinité de bois peint. Mais comment expliquer que ni le capitaine (il a laissé, paraît-il, une vieille mère aveugle et sans ressources dans un faubourg de Londres), ni le mousse (un enfant trouvé), ni même Sam (le cuisinier nègre et hilare, originaire du Sud de l’État de Virginie), ne furent jamais signalés dans aucun pays, en rade d’aucun port, en partance sur aucun navire, ivres-morts dans aucun cabaret du monde entier. Le cas, unique dans les annales de la marine marchande, est jusqu’ici resté voilé du plus impénétrable mystère.
Le City of Bénarès n’était pas fait, quoi qu’il en soit, pour représenter, durant une existence, les intérêts de la maison Habburton and C° limited, d’Edimbourg (laines d’Australie) avec l’espoir, à la fin de ses jours, d’une retraite aléatoire comme ponton embarcadère sur la Tamise. La courbe de son étrave et l’inclinaison de ses mâts, sa précision à tenir le vent au plus près, et sa souplesse à monter à la lame, l’apparentaient aux plus fins voiliers de la Compagnie des Indes. De telles dispositions eussent incliné sa vocation naturelle vers la course ou le trafic du bois d’ébène, sans l’injustice des circonstances qui le vouèrent à la monotonie d’un commerce au long cours, mais de peu d’éclat.
Aussi, lorsqu’il n’entendit plus sur son pont et dans les profondeurs de sa cale que le travail sourd du bois et les courses brusques des rats, et dès qu’il ne connut plus à sa fantaisie d’autre limite que la circonférence immuablement parfaite de l’horizon, le City of Bénarès étira-t-il ses vergues dans un geste de grand délassement.
Pendant tout un après-midi de calme plat, il somnola, dérivant doucement sur un courant inconnu, tandis que la mer, où des vols de mouettes s’étaient posés en rond, réverbérait le soleil dans tous les sens par l’agitation continuelle de ses miroirs dansants. La brise ne fraîchit qu’à la tombée de la nuit. Le trois-mâts hésita un instant, cherchant le vent. Puis, penché brusquement sur bâbord, il reçut le souffle dans ses voiles qui claquèrent, et, retroussant à la proue une aventureuse moustache d’écume, s’enfuit sous la clarté de cette lune, qui, même par les nuits les plus chaudes, a toujours l’air d’avoir froid.
Il se disait : « Au-delà de tous les continents et de la lumière nocturne du dernier phare de la dernière côte doit s’étendre un océan plus stérile et plus beau que les plus déserts où j’ai laissé mon reflet et tracé mon sillage. Le rythme des houles parallèles s’y trouve réglé par l’haleine perpétuelle des alizés. Là s’arrête, avec tout négoce, le royaume des hommes et commence le pays des vaisseaux libres et des épaves abandonnées qui ne craignent plus ni bonace, ni saute de vent, ni trombe, ni cyclone, ni typhon ».
Le City of Bénarès, dans sa naïveté de navire en bois, partit ainsi à la recherche du bout du monde.
On ne peut préciser combien de temps il poursuivit sa chimère et joua le rôle du « Grand Voltigeur Hollandais », hors de tous chemins battus de la mer. Il naviguait sur basses voiles, l’usure ayant détruit les parties élevées de la mature. Sa carène, alourdie peu à peu, s’enfonçait dans les flots presque jusqu’au pavois. Il était plus délaissé que les ruines dont il portait le nom prédestiné. Aucun requin ne le suivait. Le dernier avait péri de faim en son attente d’un mousse problématique tombant dans l’angle du sillage.
Quelquefois, pourtant, des oiseaux marins se reposaient sur son pont maculé de leur fiente. Mais ni les eiders des régions polaires, qui établissent leur précaire demeure sur les glaçons, ni les frégates qui dorment en planant, ni les cormorans qui pêchent à la nage, soulevés comme des galères par les grandes vagues d’équinoxe, ni les goélands, dont le vol annonce l’orage, ni les mouettes, dont l’aile, sur les tableaux de marine, a toujours la forme d’un accent circonflexe, ni même les pétrels qui sont fous, n’auraient choisi pour y déposer leur couvée ce point mouvant sur l’infini.
Après qu’il eut croisé en vue de bien des terres ignorées, dont aucun livre de bord ne porte la mention et qu’il eut traversé des océans verts, des mers bleues, violettes, grises ou blanches, le City of Bénarès conçut cette notion désolante par laquelle commence l’instruction rationnelle des enfants des hommes sur les bancs de l’école primaire. A force de tourner autour du monde il se rendit compte de la vanité de ses recherches, et que la terre n’est qu’une boule, légèrement aplatie ― dit-on ― aux pôles.
Dès lors il ne lui restait plus qu’à choisir sa mort, seul moyen de reculer les bornes d’une planète trop limitée.
Au large des Iles de la Sonde, sur une mer très calme, dont la couleur plus sombre laissait prévoir un abîme, tout droit, les vergues en croix, il coula par six mille brasses de fond.
Depuis longtemps la valeur marchande du City of Bénarès était inscrite à profits et pertes sur le grand livre de la maison Habburton and C° limited, d’Edimbourg (laines brutes d’Australie).

Jean de La Ville de Mirmont 1886 - 1914 (Contes – recueil posthume - 1923)

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