"Si la capacité des cons à s'auto-éliminer ne doit pas être négligée, la volonté effarante du monde moderne et de l'Etat-providence à les sauver rend vain tout espoir de sélection naturelle"

mardi 29 octobre 2013

Au hasard du Pays perdu.



François n’arrêtait pas de penser à la fille.

En sortant du quai des Orfèvres, il décida de rentrer à pied. Une bonne heure de marche lui ferait du bien. Il  n’avait jamais autant regardé les jeunes femmes dans la rue, espérant confusément la revoir
Moins fatigué par la marche en soi que par l’épuisant slalom entre les touristes, livreurs et traîne-patins qui encombraient les trottoirs, il décida de faire un petit détour pour aller boire un café ; mais pas n’importe où…
La devanture n’était guère plus avenante que celle de l’épicier arabe du coin. La peinture écaillée laissait deviner que la taule s’était autrefois donné un genre de pub irlandais où l’on venait les soirs de matchs. Si les commerces qui marchent ont coutume de renouveler tous les quatre ans déco et agencement  pour regarnir leurs amortissements déductibles, ce n’était pas le cas ici. Les exploitants avaient fait d’entrée de jeu le minimum syndical et ça suffisait comme ça depuis au moins vingt ans. On distinguait encore l’ancien nom effacé, O’Looney’s, derrière l’enseigne actuelle : "Café du Pays perdu"…

François poussa la porte et entra. Il portait sa tenue de travail des jours où il mendiait mais c’était sans importance. Le taulier savait qu’il était propre, ne se saoulerai pas la gueule et avait de quoi payer ses consommations. 
Et puis, vu la clientèle, il ne faisait pas si tache que ça…

François était venu là pour reposer ses pieds, sans autre intention que de cogiter, seul et au chaud. Mais ça ne dura pas. Le hasard - mais est-ce le hasard - a voulu que Fabien entre alors, le voit, vienne le saluer et tout naturellement s’asseoir en face de lui. C’était le fils d’un ami de jeunesse. Le père et François s’étaient éloignés l’un de l’autre au fil de leurs ambitions de carrière, mais le fils conservait une amitié quasi filiale pour François qui lui avait beaucoup plus appris sur la vie que ses parents. Ils ne se voyaient pas souvent mais n’étaient pas du genre à n’avoir rien à se dire. La trentaine avancée et très dégarni, Fabien avait quitté ce qui restait de l’armée après un premier engagement. On ne savait pas trop ce qu’il faisait depuis. Il n’en parlait jamais et François se disait qu’il valait peut-être mieux ne pas savoir…

Fabien lui trouva l’air préoccupé, les yeux dans le vague et s’inquiéta de sa santé. François, lui, avait besoin de parler à quelqu'un, de parler de cette fille… Sans faire la moindre allusion à la rue Guy Môquet, il avait suffisamment d’imagination pour inventer une histoire un peu tirée par les cheveux mais somme-toute crédible justifiant qu’il cherchait à retrouver une jeune fille dont il ne savait rien. Sauf qu’il pouvait parfaitement la décrire. 
François fit alors à Fabien un portrait de la fille aussi complet que possible, de sa mèche à sa démarche. Le nez dans sa bière, Fabien écoutait attentivement François qui savait traduire en mots l'impression de volonté qui se dégageait d'elle. Il précisa pour conclure qu'il ignorait le son de sa voix. Puis, après un temps d'arrêt, il ajouta encore un détail oublié concernant ses sourcils qu’elle avait assez fournis.

Fabien releva alors la tête. "- Celle que tu décris me fais penser à quelqu’un !"

Il ne savait pas qui elle était ; il l’avait croisée deux ou trois fois ; il ne savait plus où mais François qui le connaissait bien sentait que peut-être il ne voulait pas dire où… C’était a priori une étudiante de dix-neuf ou vingt ans mais il ne savait pas en quoi ni où. Et il n’avait aucune idée de l’endroit où elle habitait. En tout cas, elle correspondait en tous points à la description de François !  

"- Comment s’appelle-t-elle ?"

"- Je l’ignore. Mais son prénom c’est… attends… oui, c’est ça : Soledad !"

"- Et pour le peu que tu dis l’avoir aperçue, tu en dirais quoi ?"

"- Elle est givrée…" 
( à suivre... )        

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