"Si la capacité des cons à s'auto-éliminer ne doit pas être négligée, la volonté effarante du monde moderne et de l'Etat-providence à les sauver rend vain tout espoir de sélection naturelle"

mercredi 30 octobre 2013

Soledad



Soledad - puisqu’elle avait décidé de s’appeler dorénavant Soledad – ne faisait pas les choses à moitié. Comme la nature, elle avait horreur du vide. Au fur et à mesure qu’elle se vidait la tête et les tripes des toutes ces conneries qu’elle avait cru être paroles d’Évangile, il fallait qu’elle les remplace pour éviter d’imploser, de s’effondrer sur elle-même. Chaque fois que le rideau du Temple se déchirait en dévoilant la vacuité d’une de ses anciennes certitudes, que ce soit sur la liberté, l’égalité, la xénophilie pathologique, l’internationalisme prolétarien ou l’avenir du socialisme, elle lui fallait regarnir les cases vides. Un peu comme la bourgeoise qui, ayant expédié le buffet Henri II de l’aïeule à la déchetterie, le remplace par du Roche-Bobois. Sauf qu’elle, elle faisait plutôt l’inverse.
Le buffet Henri II était moche et désuet, mais solide et massif il faisait de l’usage. Il n’était pas en agglo de trituration sous mince placage contrecollé et tape-à-l’œil à obsolescence programmée payé à crédit.

Le processus était toujours le même. Lorsque l’examen en vérité du réel qui l’entourait contredisait un article de la doxa, elle en cherchait la justification réellement crédible, que ce soit dans la prose gauchiste qu’elle connaissait par cœur ou dans la littérature établie. Et non seulement elle ne la trouvait pas, mais on ne lui proposait aucune autre option offrant un éclairage sur ses doutes. En désespoir de cause, elle osait alors franchir le miroir : Horresco referens, elle allait lire ce qu’en disaient les fascistes, identitaires, rétrogrades et assimilés. Et chaque fois, à sa grande surprise, elle y trouvait enfin son compte !

Petit à petit, au fil de ses découvertes, Soledad prenait aussi conscience de toutes ces petites choses dont on l’avait privée. Et notamment de la douceur de croire à l’Espérance, au Prince charmant, à la rencontre d’un homme, d’un vrai qui ait des couilles, à la volonté de fonder avec lui, au désir de porter du fruit, le fruit de leurs sèves…      

Mais elle n’en était pas apaisée pour autant. Car il n’y a que dans les contes de fées que la citrouille se change en carrosse sans laisser dans les coussins des graines de cucurbitacée qui rappellent son passé à l’épiderme de la jolie princesse nouvellement éclose…

Si elle aspirait à de nouveaux désirs de Vie, elle éprouvait aussi dorénavant une haine sans nuance pour tous ceux qui, depuis tant de lustres, avaient sciemment et méthodiquement construit cette fausse réalité augmentée hors sol où on les faisait vivre, elle et tous ses semblables. Et son sens du réel concret était trop aigu pour qu’elle se berce d’illusions : C’était foutu.

Elle était donc tiraillée entre un désir de tenter malgré tout de vivre une Espérance dorénavant irréaliste à ses yeux et celui, foutu pour foutu, de finir avec panache en posant un acte, inutile et désespéré, donc glorieux, en flinguant pour l’exemple la première de ces ordures qui lui tomberait sous la main…  

*

C’était le 16 Dix. Il tombait des cordes ce jour-là. Elle venait de déjeuner avec deux voisines de cours que la fac lui avait imposées comme partenaires pour rédiger un mémoire en commun. Rien n’aurait pu l’exaspérer autant que la vacuité des conversations de ces deux pétasses. Enervée, cherchant à protéger sa sacoche de la pluie tout en pianotant sur son Smartphone pour vérifier je ne sais quel horaire, elle jaillit de la brasserie pour se précipiter sans regarder vers la bouche de métro, aussi brusquement qu’un noyau giclant d’un pruneau pressé entre deux doigts.

Le type lui est rentré dedans. C’était imparable.
Sa sacoche tomba, s’ouvrit sous le choc et le contenu se répandit sur le trottoir trempé. Un gros bouquin s’esplartcha dans la flaque. Pour ne pas être en reste, ses feuilles de notes s’envolèrent, artistiquement mélangées, et virevoltèrent sous la pluie pour former au final un harmonieux éventail dans le caniveau…

Le type n’y était pour rien mais se montra d’une galanterie qui n’avait plus cours depuis longtemps. A la fois affreusement gêné et sincèrement navré il l’aida comme il put à ramasser les épaves éparses du désastre, puis lui proposa de retourner dans la brasserie prendre quelque chose de chaud et profiter d’un guéridon pour remettre de l’ordre dans ses affaires à l’abri de la pluie.
Soledad s’était toujours méfiée des mecs. Mais celui-là lui inspirait confiance ; elle ne savait pas pourquoi. Plus âgé qu’elle, il était beau gosse, vêtu avec recherche et visiblement friqué, mais ça n’avait rien à voir. Sous l’apparence d’un type à l’aise en société et sachant ce qu’il voulait, elle sentait confusément que c’était un grand timide, discret et préoccupé de lui rendre service sans arrière-pensée. Elle accepta sa proposition.
Il donna la pièce au garçon pour qu’il lui apporte un torchon propre avec lequel il aida Soledad à pomper l’humidité maculant ses feuilles de notes, avec discrétion en évitant de lire. Il avait pourtant vu le titre du gros bouquin qui aurait fait fuir le premier quidam venu. Et non seulement il n’avait fait aucun commentaire, mais il avait souri et eu du mal à retenir un discret hochement de tête approbateur. Il n’avait plus cessé ensuite de la regarder intensément…
Il paya les consommations - deux chocolats chauds à deux heures de l’après-midi ! - et ils se quittèrent très banalement, lui s’excusant encore, elle le remerciant pour tout.
Restés sur la réserve, ils n’avaient échangés que leurs prénoms…

*

Rentré chez lui, Schemeun réalisa qu’il avait passé toute l’après-midi à penser à cette fille. N’était-ce pas celle qu’il cherchait dorénavant ; la porte ouverte sur une nouvelle vie, celle qui oserait l’Espérance au point, peut-être, de porter le fruit de leurs sèves…
Il s’en voulait d’être aussi gauche, de n’avoir pas su être plus entreprenant, de l'avoir laissée partir…

Soledad ! Comment la retrouver ?
( à suivre...)   

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