"Si la capacité des cons à s'auto-éliminer ne doit pas être négligée, la volonté effarante du monde moderne et de l'Etat-providence à les sauver rend vain tout espoir de sélection naturelle"

mardi 22 septembre 2015

Le temps perdu…



Un faisant le ménage dans le stock de photos prises cet été, j’ai bien sûr effacé nombres de vues faisant doublon ou, avec le recul, jugées sans intérêt ; toutes ces petites choses que le numérique nous pousse à mettre machinalement en boîte depuis que nous sommes libérés de la crainte révérencielle d’appuyer sur le bouton au tarif de développement de l’argentique…
Ce faisant, je suis arrivé à la fin de pensum sur la dernière et seule photo prise avant de regagner mon douar de cantonnement : La photo d’un lac (ou plutôt une maxi-mare) assombri par son entourage dense d’épicéas. Je tairais le nom du lien pour ne pas en accroître la fréquentation^^. Enfants et petits-enfants repartis, désormais seul, en semaine hors saison après le rentrée scolaire, j’étais allé faire un tour en ce lieu chargé de souvenirs qui m’est encore accessible en dépit de l’état de mes coronaires. En regardant la photo avant d’appuyer sur "effacer", j’ai repensé à une vieille chronique d’Alexandre Vialatte, mon maître (enfin l’un d’eux…). Je l’ai retrouvée, ai eu plaisir à la relire et ai envie de vous en partager un extrait :       

    «(…) Non loin de là il y a le lac de cratère : des ténèbres au fond d’un trou. Le résineux obscur alterne sur la rive avec le sombre conifère. Ils se mirent dans l’eau comme la houille dans l’anthracite. Des rideaux de feuillage constellés de fleurettes blanches se prolongent sur le lac par des îles d’autres fleurs ; il n’y a plus de rive, mais une eau de plomb au fond d’un grand rêve végétal. Des iris d’eau raides comme des sabres. Une nuit sans lune. Et parfois on entend mugir dans une étable le petit oiseau qui s’appelle bœuf.
    Mais tout à coup le soleil embrase ces solitudes et fait surgir une Côte d’Azur. Nul bruit, sauf dans le bois, celui d’un cône qui tombe. C’est le travail du bec-croisé. Il mange les cônes des conifères. Après quoi il boit comme un trou, le gosier desséché de résine. Il mange la forêt, il boit le lac. Il en est le roi. Il y a transporté son mystère. C’est le même que celui du lemming, du jaseur de Bohême, de l’homme et du syrrhapte paradoxal, dont rien n’explique les incroyables migrations. Le lemming, une espèce de rat venu de la steppe orientale, s’est rué sur l’Ouest par vagues et par marées. Il a disparu on ne sait où. Peut-être est-il allé se noyer dans l’Atlantique. Quant à l’homme, il suffit de rappeler Gengis Khan, Attila et Tino Rossi.
    Bref, il n’y a plus sur ces hauteurs que le mystère du bec-croisé parmi les songes de la nature, reflétés dans l’eau d’un lac noir. J’y ai tourné longtemps, en barque ou à la nage parmi les ombles chevaliers, autour de la "roche éruptive" qu’on voit sur les cartes postales. Dieu, depuis des éternités, y tourne un film pour une salle vide. C’est la partie du temps perdu.
*
    Le temps perdu se retrouve toujours. On dit qu’il ne se rattrape jamais, c’est bien possible.
(…)
On ne peut savoir qu’après coup si le temps est perdu ou gagné. Sans le temps perdu, qu’est-ce qui existerait ? La pomme de Newton est fille du temps perdu. C’est le temps perdu qui invente, qui crée. Et il y a deux littératures : celle du temps perdu, qui a donné Don Quichotte, celle du temps utilisé, qui a donné Ponson du Terrail. Celle du temps perdu est la bonne. Le temps perdu se retrouve toujours cent ans après.
    On croit que l’intérêt mène les hommes. Ce n’est pas vrai : ce sont les passions ; et la passion c’est le rêve. Et le rêve c’est le temps perdu. Le temps perdu mène le monde.
*
    Le temps perdu se retrouve tout seul. Il ne faut pas chercher à le brusquer. (…) »

Alexandre Vialatte (janvier 1957)


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