"Si la capacité des cons à s'auto-éliminer ne doit pas être négligée, la volonté effarante du monde moderne et de l'Etat-providence à les sauver rend vain tout espoir de sélection naturelle"

mardi 17 novembre 2015

Quelques pas perdus…



Le rideau est tombé sur le énième acte de la tragédie que l’on joue en ce moment. C’est l’entracte. Entracte ? En fait il n’y en a pas. C’est moi qui l’ai décidé et qui ai fait tomber le rideau. Pour la durée d’un entracte ; rien que pour moi…
Comme on fait dans ces cas-là, je me suis déplissé et extrait laborieusement de mon clavier fauteuil d’orchestre pour aller me dégourdir les jambes ailleurs. A l’Opéra, on descend au foyer ; avec souvent un détour aux toilettes, pour se vider et s’en laver les mains… En d’autres lieux, on fait pareil en faisant un tour dans le hall, l’atrium, bref dans les espaces de ce genre. Autrefois, on appelait souvent ces lieux la salle des pas perdus. C’était curieusement le cas dans les gares où aujourd’hui les gens n’ont jamais l’air de faire des pas sans finalité immédiate apparente (sauf les biffins de Vigipirate et, peut-être, les tueurs suicidaires…)
Pour occuper l’entracte, donc, rien de mieux que de charger la caisse de quelques fins de frigo, pull, brosse à dents et de quitter la ville de grande solitude, ses parvis de lumignons devant la mairie, son mélange de working-girls pressées sortant des boutiques haut de gamme et de hordes de traîne-savates à capuche, toussa… Et de monter quelques jours à mon douar d’élection…

L’après-midi est ensoleillée. 12°C. J’ai téléphoné le matin même à ma chaudière. Elle n’a pas fait d’histoire. Je sais qu’il me reste un fond de whisky à l’arrivée et que je ne serai pas en rupture de vin. Que demande le peuple !
Au fil des virages, se succèdent les séquences familières du paysage dans leurs versions "de saison" : C’est rassurant. L’état d’urgence est loin ; la mairie n’a pas annulé le "repas des anciens" ; les cantonniers ont planté leurs perches pour guider le chasse-neige et l’automne est bien avancé.   En arrivant "sur mes terres", je constate que la maison est toujours là ; que mon mercenaire ad-hoc n’a pas encore mis ses propres perches de déneigement, je pense qu’il devrait se dépêcher ; que l’autre mercenaire repousse à plus tard l’enlèvement du tapis de feuilles mortes, c’est chaque année le pari du plus-tard-possible ; la boîte aux lettre libère son lot de prospectus et de demandes de dons… Bref, tout va bien.
Comme à mon habitude, la voiture à peine rentrée au garage et pas encore déchargée, je vais faire un "tour du propriétaire" extérieur avant même d’entrer dans la maison.

"- Salut les filles !" que je leur dis avec un petit geste amical de la main. Car, surprise, elles étaient là. Mes voisines occasionnelles, juste au-dessous de la clôture mitoyenne dans le champ de la mère P. Dans un mouvement d’ensemble parfaitement coordonné, elles ont toutes tourné la tête vers moi et m’ont fait un petit signe, l’œil bovin. Elles sont neuf, des génisses pensionnaires à Léon. Des filles sur lesquelles il espère faire la culbute (financière, hein !) dès qu’elles seront "nubilement rentables"… Ce sont des Abondance, des laitières. Elles au moins ont la chance de ne pas se vexer et n’éprouvent pas le besoin de porter plainte lorsqu’on les désigne par leur race… J’adore le regard à la fois éteint et interrogateur de leurs yeux finement cerclés de paupières d’un rose indien. Surtout qu’à leur âge, elles n’ont pas encore dû chausser leurs lunettes à la Marcel Achard qui permettent aisément de ne pas les confondre avec les vieilles dames de Faizant…

Bien sûr, hormis le fond sonore des cloches, la présence occasionnelle de ces demoiselles ne met pas d’ordinaire une folle animation sur zone. Ce n’est pas comme quand des brebis pleines de G. mettent bas dans la prairie d’à côté. Là, quand la mère lèche le petit titubant qui commence déjà à chercher où c’est qu’on tète, la mère ayant encore entre les cuisses le cordon ombilical qu’elle traîne dans l’herbe pour se défaire du placenta, il y a vraiment du spectacle éducatif pour la progéniture de ma progéniture. Un programme d’ouverture d’esprit critique et de discernement comme jamais Najat ne leur en concoctera. Mais je m’égare…

Pourtant, ces demoiselles m’ont quand-même donné une fugace émotion cet après-midi. Je ne les entendais plus et n’y prêtait pas attention quand, en levant la tête au-dessus de la baie vitrée, j’ai vu deux 4x4 pick-up monter à tout allure à travers les prairies, non pas l’un derrière l’autre mais en éventail…
Non, il n’y avait pas de mec enturbanné debout sur le plateau, derrière une mitrailleuse sur affût. Il n’y avait que les chauffeurs à leurs volants, sans Kalachs’… Juste un pincement de cœur de surprise. La superposition d’une image vécue dans les dunes du Fezzan ; il y a longtemps, presque dans une autre vie…
Non, c’était juste qu’en se moquant du fil électrique à Léon, ces demoiselles avaient jugé nécessaire de porter leurs pas perdus ailleurs pour voir si l’herbe y était plus belle. Ah ! Folle jeunesse !  

Paraît que la séance a repris ; oui celle de la tragédie qui est à l’affiche. Mais pour l’instant, semble-t-il, ce ne sont que des péroraisons pour meubler. Mes pas perdus à moi m’évitent de me perdre…


2 commentaires:

  1. tu devrai nous faire une réunion de réacs dans ton douar, comme nous a fait Corto dans le sien, que c'était " hachement " bien.....
    donc, tu es bien rentré , bises

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  2. kobus van cleef18/11/2015 21:03

    vous aussi vous téléphonez à la chaudière de la maison ?
    j'ai essayé , ça a jamais marché
    c'est quand même un monde , bon gu , au prix qu'ça coûte !

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