On nous saoule avec Alep que ça en devient presque pathologique.
Et totalement odieux dans la manière de présenter cette tragédie qui n’en est
qu’une parmi d’autres chaque année de par le monde. Car le monde est tragique ;
la Vie est tragique mais même Juppé ne le savait pas… Mais je m’égare…
Et puisque c’est comme ça, tant qu’à faire, autant en
rajouter une couche ne méritant pas de figurer dans le "Paysage
Audiovisuel Fwançais" (Oh ! Rien que le témoignage perso d’un "instant volé")
Certes, j’avais déjà écrit ça dans un billet ici
il y a deux ans et demi. Mais vu tout le reste, plus on est de fous... :
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« J’étais à Alep. C’était la fin du printemps
1993. Une petite rue du bazar qui grouillait de monde. Des gens de tous âges et
de toutes conditions vaquaient à leurs occupations respectives. Le long des
façades plutôt décrépites, entre les portes d’immeubles, tous les rideaux de
fer étaient relevés et offraient au regard, ici des étals bien garnis de
marchandises, là des ateliers de petite mécanique en pleine activité. Rien à
voir avec les rues désertes aux rideaux baissés criblés d’impacts de balles des
riches heures de Beyrouth…
Et même s’ils étaient plutôt défraîchis, les portraits
de Hafez el Assad étaient partout, en affiches ou suspendus au-dessus de nos têtes
comme du linge qui sèche…
Sachez aussi qu’en Syrie les écoliers et les
collégiens portaient alors tous un uniforme, lequel se résumait à un… treillis
militaire à leur taille. Manière intelligente pour mettre tous les mômes sur le
même pied et éviter le côté fashion-victim
et la course aux marques qui ravageait à l’époque nos collégiens aux ventres
pleins…
Dans cette petite rue où il y avait du monde, j’ai
croisé un jeune collégien en treillis. Marchant du pas vif et décidé d'un gosse
qui sait où il va, ce petit brun à la mèche en bataille n’était déjà plus un enfant. Il devait avoir au moins onze ou
douze ans. Juste croisé. Lui ne m’a pas remarqué, sans doute même pas vu, et a
disparu, fondu parmi les passants.
Mais moi, pourquoi donc l’avais-je remarqué et
pourquoi ce souvenir remonte-il aujourd’hui ?
Parce que, arrivant presque à ma hauteur, d’une façon
très naturelle, sans ostentation ni souci de discrétion, là, comme ça, tout en
marchant dans la rue… il s’était signé !
Il avait fait un signe de croix…
Relevant la tête, j’avais alors compris : Il
venait de passer au droit d’une porte d’immeuble au-dessus de laquelle, ornant
le linteau, il y avait un crucifix…
Dans ce pays, dans ce quartier à 88% musulman de
stricte obédience, personne n’avait alors réagi, n’avait été indigné ; ni ceux en costards ni
ceux en chemises de nuit, ni celles en robes d’été ni celles sous emballages…
J’avais alors pensé aux ricanements ironiques que son
geste aurait alors déjà provoqués en France il y a vingt ans. Sans imaginer
encore les inconvénients, voire les poursuites que ça aurait pu lui
occasionner dans la Fwance d’aujourd’hui…
Il avait l’âge de mon dernier fils. Aujourd’hui il a (aurait
eu ?) environ trente-trois ans.
Qu’est-il devenu ? S’il n’a pas fini torturé,
égorgé ou sous les bombes, qu’il soit assis sur les gravats de sa maison, ou
réfugié, ou en exil, peut-être chez nous,
que pense-t-il de nous,
aujourd’hui ? »
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[C’était le Ploukèm’, notre envoyé
spécial à Alep en juin 1993]